Symphonie de gris

Victor Prouvé, Portrait de Gallé, 1892

« À cette époque, j'aimais peindre des portraits, j'avais réalisé ceux de différentes personnalités nancéiennes, de mes proches dont les membres de la famille Gallé : Henriette Gallé-Grimm, ses filles Thérèse, Lucile et Claude, les "galettes" comme les appelait leur père.

Maintenant j'avais le projet de faire celui d’Émile Gallé mais il m'a fallu beaucoup de tenacité pour le convaincre de poser. L'industriel d'art, toujours très occupé, avait peur de perdre son temps et a plusieurs fois, repoussé ses séances de travail. J'ai donc du le relancer à plusieurs reprises, demander à son épouse et à ses amis de m'aider à lui faire accepter ce projet.
Enfin, il a dit oui mais cela n'a pas été de tout repos de le faire poser, de lui demander de rester inactif et tranquille pendant un moment. Il a eu du mal à ne pas s'agiter, à ne plus penser à ses divers projets. Dans ma correspondance avec ma mère (conservée au Musée lorrain), j'ai plusieurs fois, évoqué ce projet de peinture et ses aléas.
Et puis, j'ai réalisé ce portrait devenu iconique de l'artiste verrier, une "symphonie de gris" dans laquelle je l'ai représenté concentré, en train d'examiner un vase, entouré de fleurs séchées et fraîches. Il a le regard un peu perdu, dans le vague ; plongé dans ses pensées et ses réflexions. À la main, il tient une plume qu'il va utiliser pour noter ses idées sur les feuilles de papier posées autour de lui.
Ah ces petites notes, il en a pris plein, à destination de ses différents collaborateurs, dessinateurs, ouvriers, modeleurs, ... précisant ses remarques, détaillant ses avis, parfois accompagnés de gribouillis pas toujours faciles à lire ou de ses "boquillons" terme employé par Gallé lui-même pour décrire ses croquis qu'il jugeait mauvais. Ces notes ont été rédigées sur des papiers, parfois de récupération, au revers de papier à lettres ou de documents publicitaires. Car il ne pouvait s'empêcher de mettre par écrit ses idées, de manière libre et instantanée.
Ce portrait a été beaucoup reproduit, publié et étudié. Ainsi une de ses interprétations établit le lien avec la "seconde École de Nancy", celle de la psychologie, liée aux théories du Professeur Bernheim. Elle voit Gallé dans un état d'hypnose, libérant son inconscient dans le vase qu'il examine. Et décrit les plantes et le halo lumineux au fond du tableau comme curieux et emplis de vibrations et de mouvements, suggérant des hallucinations visuelles !!
Je ne suis pas certain de l'avoir pensé ainsi. C'était surtout un hommage aux talents artistiques et intellectuelles ainsi qu'au charisme de celui qui allait devenir le premier président de L’École de Nancy. »

 

Ce texte est une oeuvre de pure fiction, s'inspirant des notes et courriers de Victor Prouvé.